Qui a inventé le dothraki parlé par Daenerys dans «Game of Thrones» ? Sur quelle théorie linguistique repose la langue des extraterrestres dans le film «Premier contact» ? Éléments de réponse avec Frédéric Landragin, auteur de «Comment parler à un alien ? Langage et linguistique dans la science-fiction».
La série Game of Thrones et la trilogie Le Seigneur des anneaux ont fait connaître un nouveau métier requérant des compétences de linguiste : celui de conlanger. Il s’agit d’inventer une langue pour les besoins d’une fiction, que ce soit au cinéma, en littérature (J.R.R. Tolkien est un célèbre conlanger), ou dans un jeu vidéo (comme la langue D’ni dans le jeu Myst). Plus la langue construite possède des caractères de langues naturelles réelles, plus elle « fait vrai » et contribue au décalage – spatial, temporel, culturel – qui nous fait apprécier la science-fiction et la fantasy, ce que désigne le terme sense of wonder, parfois traduit en « sens de l’émerveillement ». Pour plus de réalisme et de plausibilité, la conception de langues fictives est désormais confiée à des linguistes spécialistes de conlanging.
Le dothraki et le haut valyrien ont été inventées pour l’adaptation à l’écran de Game of Thrones par David J. Peterson, un linguiste devenu conlanger à succès.
Le dothraki ou le haut valyrien, inventées par un linguiste devenu conlanger à succès, David J. Peterson, pour l’adaptation de Game of Thrones par la chaîne HBO, sont des exemples de langues construites à l’image de langues naturelles. Elles sont en effet constituées de lexiques riches et variés, et présentent des subtilités linguistiques dignes d’être développées dans de volumineuses grammaires. Tout comme les langues elfiques du Seigneur des anneaux ou de Thor : Le monde des ténèbres (Alan Taylor, 2013).
Certaines comprennent même une facette dite diachronique : comme les langues vivantes, elles sont envisagées évoluant avec le temps. L’anticipation linguistique est d’ailleurs un champ de la science-fiction, menant à des réflexions sur le futur des langues utilisées par des communautés de plus en plus importantes.

D’autres langues sont construites sur le modèle du volapük et de l’espéranto, en tant que moyens de communication pratiques pour les échanges internationaux. Et comme la science-fiction met en scène des civilisations extraterrestres, elle étend le champ d’application hors de notre planète en explorant la voie de l’astrolinguistique, à savoir la conception d’une langue « universelle » qui pourrait servir dans toute la galaxie. L’astrolinguistique est aussi une discipline bien réelle. Avec la lingua cosmica, qui fait le lien entre les fameux projets SETI et le récent METI, il s’agit ainsi de fonder une langue sur des principes supposés universels, en l’occurrence la logique et ses opérateurs : conjonction (« et »), disjonction (« ou »), implication, négation, etc.
Communiquer aussi avec les machines
L’intelligence artificielle (IA) est un autre sujet de prédilection de la science-fiction. Très tôt, les auteurs ont imaginé des langues spécialement conçues pour communiquer avec les machines : le mechanese, par exemple, intermédiaire entre langue naturelle et langage de programmation informatique. La redondance et l’ambiguïté y sont proscrites, car l’efficacité prime. La science-fiction récente a quelque peu abandonné cette voie, au profit de celle de la reconnaissance vocale et de la compréhension automatique – voire de l’IA – généralisées.

Enfin, la science-fiction féministe, parfois en lien avec le thème du cyborg, a également creusé la question de la langue, en tant que reflet des inégalités entretenues par la société. Nombreux sont les romans, par exemple Native Tongue (Suzette Haden Elgin, 1984) ou Poumon vert (Ian R. MacLeod, 2002), où une société matriarcale développe sa propre langue, où le féminin « l’emporte » sur le masculin, où les noms et les pronoms sont dépourvus de genre.
Noam Chomsky figure parmi les rares linguistes cités par les auteurs de science-fiction.
En explorant des langues imaginaires de multiples sortes, la science-fiction contribue à plusieurs questionnements sur l’universalité des langues, leur origine, leur capacité à changer les mentalités, etc. Parmi les linguistes célèbres, seuls quelques-uns sont cités par les auteurs de science-fiction. Le premier est sans doute Noam Chomsky, pour ses idées sur l’innéisme et l’existence d’une « grammaire universelle ».
C’est ainsi que l’auteur Ian Watson a publié en 1973 un roman inspiré de sa lecture de Chomsky, et dont le titre même – L’Enchâssement – paraîtra familier à ceux qui ont lu Chomsky. Plus qu’une réflexion sur le mécanisme d’enchâssement linguistique, consistant à mettre une phrase dans une phrase, ce roman a incarné un courant de la science-fiction que certains, en commençant par François Richaudeau et Marina Yaguello, appellent « linguistique-fiction ».
Une influence sur la façon de percevoir le monde
Le second, ou plutôt les seconds, sont Edward Sapir et Benjamin Lee Whorf pour leur thèse sur le relativisme linguistique, affirmant que notre langue influe notre façon de percevoir le monde, par exemple le temps, les couleurs, voire la neige. Adepte des expérimentations et des exagérations en tous sens, la science-fiction s’est approprié cette idée et l’a transformée en déterminisme linguistique : notre langue détermine notre façon de percevoir. Autrement dit, pour reprendre le mot de Roland Barthes, la langue devient fasciste. Le roman dystopique 1984 de George Orwell et Les Langages de Pao de Jack Vance sont les exemples typiques de cette exploitation de la thèse de Sapir-Whorf : pour rendre un peuple plus soumis (comme dans 1984), ou au contraire plus agressif (comme dans Les langages de Pao), un gouvernement n’hésite pas à changer la langue, à imposer l’usage de certains mots ou morphèmes plutôt que d’autres.

Le film Premier Contact (Denis Villeneuve, 2016), adaptation de la nouvelle de Ted Chiang (L’Histoire de ta vie, 1998), regroupe les caractéristiques d’une linguistique-fiction. L’héroïne, Louise Banks, est linguiste (un portrait de Chomsky est même visible dans son bureau) ; la langue des extraterrestres (et notamment son système d’écriture où les phrases forment des cercles agrémentés de magnifiques graphismes) est remarquable d’originalité ; la thèse de Sapir-Whorf est exploitée à l’extrême (en apprenant cette langue, Louise Banks est transformée au point d’avoir des visions) ; et l’universalité pointe le bout de son nez à la fin, quand l’héroïne reçoit des exemplaires de son livre, intitulé The Universal Language.
Comme quoi le premier contact avec des extraterrestres, au-delà de son aspect spectaculaire et du sense of wonder jamais très loin, permet de faire réfléchir sur le langage et sur la linguistique, voire d’en vulgariser quelques-unes de ses théories. ♦
Les points de vue, les opinions et les analyses publiés dans cette rubrique n’engagent que leur auteur. Ils ne sauraient constituer une quelconque position du CNRS.
[Source:]https://lejournal.cnrs.fr/billets/profession-conlanger-creer-des-langues-pour-la-science-fiction
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Texte partagé par les Chroniques d'Arcturius - Au service de la Nouvelle Terre
