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De nos jours, pour le voyageur, la tranquillité et la beauté d’un temple sont souvent troublées par des hordes de touristes, des rénovations «sacrilèges» ou les fameux «marchands du temple». Dans Perdre sa culture*, David Berliner, professeur à l’Université Libre de Bruxelles, démontre le décalage entre ces perceptions typiquement occidentales, et le ressenti des populations locales.

Tous les ans, la planète se réjouit des nouveaux sites nommés au patrimoine mondial de l’Unesco. Mais est-ce toujours une chance, en particulier pour un sanctuaire ?

Tout dépend du contexte ! Dans les sociétés occidentales, il y a peu d’effets. En Occident, les sites nommés sont souvent déjà patrimonialisés par les États depuis longtemps. Le classement par l’Unesco provoque le plus souvent une hausse du foncier et parfois une gentrification, mais le tourisme y existait déjà auparavant. En revanche, dans les pays fortement précarisés, (je préfère cette expression à « pays en développement » ou « sous-développés »), cela déclenche presque toujours un boom touristique. L’Unesco commente rarement ces conséquences de son classement. Certes, il y a beaucoup d’effets positifs, notamment pour la préservation et les populations locales. Mais il existe aussi des effets secondaires moins connus, considérés par certains comme négatifs : une croissance touristique incontrôlée, de possibles rivalités politiques entre villes et entre factions politiques, des inégalités économiques accrues, une relecture de l’histoire… Dans ces pays-là, l’Unesco ne fait finalement qu’apporter les paradoxes de la globalisation, ses bénéfices et ses dérives.

Comment l’Unesco conçoit-elle le patrimoine religieux ?

Lors de sa fondation, en 1945, l’Unesco affichait une posture plutôt antireligieuse. Elle avait pour but de dépasser les superstitions, de permettre l’avènement du progrès, de la raison, selon une conception cartésienne et évolutionniste. Au fil des décennies, ses textes deviennent de plus en plus relativistes et « anthropologiques », et son objectif est de mettre en avant la diversité religieuse. De fait, la plupart des sites qu’elle classe ont une importante fonction religieuse. C’est le cas par exemple de la cité royale de Luang Prabang, au Laos, que j’ai longuement étudiée. Trente-quatre temples bouddhistes sont situés au cœur de cette zone classée. Il y a aussi le patrimoine immatériel (depuis la Convention de 2003), qui vise à sauvegarder des rites et des traditions. Les experts de l’Unesco sont souvent divisés sur les priorités dans la politique de préservation. Certains sont plus intéressés par le monumental. Alors que d’autres veulent sauvegarder aussi les pratiques religieuses et culturelles.

Est-ce que le classement au patrimoine mondial dérange les pratiques religieuses ?

Tout dépend encore une fois du point de vue. À Luang Prabang, les moines sont toujours en activité dans les 34 temples. Depuis la classification au patrimoine mondial en 1995, ils ont vu débarquer les cars de touristes et les marchands de souvenirs, mais ils se réjouissent de la croissance touristique générée. Par contre, les expatriés qui habitent au Laos, les élites patrimonialistes et les experts de l’Unesco s’inquiètent de ce qu’ils considèrent comme une « perte d’authenticité ».

Cette perte d’authenticité n’est-elle pas un problème ?

Les Occidentaux fantasment sur les temples traditionnels et sont obsédés par l’authenticité. En Europe de l’Ouest, la protection du patrimoine est surtout liée à l’idée de préservation à l’identique, avec les mêmes matériaux. Le but est d’établir la connexion la plus directe et la plus sincère possible avec le passé. L’enchantement patrimonial ne semble possible que dans cette conception-là de l’authenticité. Une basilique médiévale est vue comme plus sainte qu’une église en béton. Mais ce n’est pas du tout une conception universelle ! Au Laos, pour les locaux, la rénovation des temples avec des matériaux modernes n’est pas un problème. Ces rénovations emploient des peintures criardes à l’acrylique, véritable blasphème dans la conception occidentale de la sauvegarde du patrimoine. Et le tourisme est surtout vu comme une bénédiction, qui va aider à investir dans la préservation.

Pourquoi une telle différence de perception ?

Ailleurs qu’en Occident, l’efficacité d’un temple peut dépendre de sa modernité, des couleurs les plus clinquantes, de grandes statues modernes, qui produisent un effet d’enchantement sur les fidèles et qui montrent que l’on se soucie vraiment de la religion en y investissant matériellement de façon « moderne ». C’est quelque chose que l’on observe par exemple chez les Pentecôtistes en Afrique ou aux États-Unis. Au Congo-Kinshasa ou au Nigéria, certaines de ces églises évangéliques mettent en avant une architecture hyper-moderne, qui représente les aspirations des fidèles. Ceux-ci sont tournés vers le futur. La modernité du lieu saint doit incarner cela.

Est-ce que les rituels traditionnels sont aussi bouleversés ?

Ils connaissent en fait un mélange entre les anciennes traditions locales et la modernité globalisée. Prenez, par exemple, l’organisation de Miss Luang Prabang au Laos. Au terme de l’élection, la gagnante accompagnée de ses six dauphines défile sur un char à travers la ville. L’évènement est sponsorisé par les banques locales et ressemble à une élection de Miss comme on en voit partout sur la planète. Y assiste un public bigarré, composé de touristes étrangers, d’habitants du lieu et de moines. Mais ce n’est pas juste une invention récente et cela renvoie à un rituel très ancien. Lors du défilé, les jeunes femmes vont oindre les Bouddhas les plus fameux de la ville, pour apporter bonne chance et fertilité. Ces rituels avaient connu un déclin entre 1975 et 1995, sous la dictature communiste. Puis, avec l’ouverture du pays et avec le classement par l’Unesco, elle a connu un véritable réveil de ses pratiques religieuses.

Un tel bilan ne devrait-il pas remettre en cause ces politiques de patrimonialisation?

Non, car cette politique est globalement bénéfique, mais elle gagnerait en efficacité à être plus réflexive. Le travail patrimonial de l’Unesco consiste à classer des sites et des pratiques culturelles et à évaluer le respect des règles patrimoniales. Par contre, elle ne lance pas d’études ou de recherches sur les effets directs et indirects, pour mesurer quels sont les impacts de ses classements. Cela m’a toujours étonné, car il s’agit d’une institution qui détient un fort pouvoir symbolique. Le sigle Unesco a une valeur symbolique très forte. Tout cela mérite que l’on réfléchisse sur l’impact de ses politiques.

(*) Perdre sa culture, David Berliner (Zones sensibles, 2018).

Source : http://www.lemondedesreligions.fr/


Texte partagé par les Chroniques d'Arcturius - Au service de la Nouvelle Terre

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