Dans la plupart des pensées, l’apparence est tenue pour inférieure à la réalité, car elle la déforme ou la cache. Elle se montre en cachant. Elle promet la lumière, alors qu’elle ne donne à voir que ténèbres. L’apparence est une tromperie. Du coup, certains, comme Shankara, on nié toute réalité aux apparences, niant ainsi l’évidence et prenant refuge dans l’abstraction pure. A l’opposé, d’autres philosophies, comme le bouddhisme ou le scepticisme, ont voulu réduire la réalité aux apparences. Mais sans cette distinction, il n’y a plus aucune pensée possible, ce qui est impossible.

Le problème est de savoir comment maintenir la distinction entre essence ou réalité, d’une part et apparence, de l’autre, tout en préservant la dignité de l’apparence. Si l’apparence est inférieure, les conséquences sont en effet le dualisme, comme dans le Vedânta ou même comme dans un certain aristotélisme, dans lesquels on déprécie le donné au nom d’un arrière-monde idéal, tombant ainsi dans le nihilisme diagnostiqué par Nietzsche. D’un autre côté, il faut se garder de tomber dans l’écueil de la réduction de l’essence aux phénomènes, sorte de suicide intellectuel qui ne peut séduire qu’un entendement asthénique.

Une pensée qui a tenté de résoudre ce problème est, bien sûr, celle de Hegel. Notamment dans ses pages sur l’art, d’une profondeur justement célèbre. Il y écrit ceci (Esthétique, trad. Aubier) :

“N’oublions pas que toute essence, toute vérité, pour ne pas rester abstraction pure, doit apparaître.”

Une chose qui n’apparaîtrait d’aucune manière, même si on l’appelle “être” ou “conscience pure”, ne se distingue en rien du néant. L’indéterminé n’est rien. On peut lui donner tous les noms que l’on veut, si grandiloquents soient-ils, ce ne seront que des noms pour rien.

Quand, pour ma part, j’emploie des termes comme “vide” ou” rien” pour désigner l’absolu, je les prend en un sens particulier, c’est-à-dire déterminé et non pas purement abstrait. “La conscience est vide” signifie que la conscience ne saurait en aucun cas se réduire à son contenu ; cela n’exprime pas un rien pur et simple. De toutes façons, des mots comme “rien” et “vide” sont vides et ne signifient rien pris abstraitement, car ils ne prennent sens que par rapport à leurs relatifs. Quand on parle de “vide”, il faut préciser qu’est-ce qui est “vide” et de quoi. Le bouddhisme, quand il parle de vacuité, précise ainsi que ce sont les choses et les personnes qui sont vides d’existence absolue. Sans ces déterminations, on parle pour ne rien rien dire.

De même, l’essence, la vérité, la réalité, l’absolu, n’ont de sens qu’en relation à leur apparaître, à leur manifestation. Une chose qui n’est pas une cause, qui ne produit aucun effet, n’est tout simplement pas une chose.

D’un autre côté, l’essence doit être distinguée de l’apparence :

“Le divin doit être un, avoir une existence qui diffère de ce que nous appelons apparence.”

“Qui diffère”, c’est-à-dire qui ne se réduit pas à tel ou tel objet. Les cognitions sont immergées dans la conscience, mais la conscience est quelque chose de plus que les cognitions. Le Tout est dans le “divin”, mais le divin transcende le Tout. De même, les apparences sont la réalité, mais la réalité dépasse les apparences. En ce sens, elle en diffère. Mais cette différence n’est pas une façon de dévaloriser l’apparence, poursuit Hegel :

“Mais l’apparence elle-même est loin d’être quelque chose d’inessentiel. Elle constitue, au contraire, un moment essentiel de l’essence.”

Abhinava Goupta rappelle, quant à lui, que si la conscience est comparable à un océan, un océan ne saurait être totalement dépourvu de vagues. Sans frémissement, absolument immobile, la conscience ne serait pas conscience. Si la conscience ne vibrait pas d’un “je suis” en acte, elle ne serait pas conscience du tout. L’élan d’exister “je suis je” est donc un “moment” essentiel de l’essence, sans lequel l’essence ne serait pas essentielle, justement. Comme dit encore Kshéma Râdja, sans conscience de soi, l’absolu serait stérile.

Il en va comme d’un miroir : l’essence d’un miroir, c’est d’apparaître comme reflet. C’est là son essence car un miroir qui ne reflète pas n’est pas un miroir, ou ne l’est plus, car l’essence d’un miroir c’est son efficience, son utilité ; et son emploi, c’est de refléter, c’est d’apparaître ainsi. Sans cela, il manque quelque chose au miroir. Son essence est incomplète. De même, la manifestation manifeste la conscience. Sans le monde, la conscience ne serait pas ce qu’elle est, elle serait privée de sa propre essence. Autrement dit le monde, loin d’être un accident non désiré, une étrangère importune, est en relation intime avec la réalité, comme le miroir avec ses reflets.

Or ici, l’art peut nous être d’une aide précieuse. En effet,“l’apparence propre à l’art peut être considérée comme trompeuse en comparaison du monde extérieur, tel que nous le voyons de notre point de vue utilitaire.” Mais nous pouvons aller au-delà de cette apparence de tromperie et parvenir à apprécier l’essence de l’apparence grâce à cette sorte d’apparence spéciale qu’est l’oeuvre d’art :

“L’art nous ouvre des aperçus sur les manifestations des puissances universelles, il nous les rend apparentes et sensibles. L’essentialité se manifeste également dans les mondes extérieur et intérieur, tels que nous les révèle notre expérience de tous les jours, mais elle le fait sous une forme chaotique de hasards et d’accidents, elle paraît déformée par l’immédiateté de l’élément sensible, par l’arbitraire des situations, des événements, des caractères, etc.”

Cependant, Hegel convient que l’apparence ordinaire est trompeuse, car elle prétend à une vérité qu’elle n’offre pas. C’est à l’art que revient la tâche de révéler l’essence de l’apparence, la vérité à travers le phénomène, le réel dans l’illusion, l’éternel dans le changeant. Sur ce point, Hegel rejoint le tantrisme et le platonisme, pour qui le vrai peut se répandre par le truchement du faux, de la fable. Hegel voit donc dans les phénomènes que sont les oeuvres d’art des apparences supérieures aux apparences ordinaires. L’art nous sauve des apparences en sauvant les apparences, en les révélant comme révélatrices de vérité. Vu sous cet angle, l’art participe donc au mouvement de réconciliation entre l’absolu et sa manifestation. Il est déjà synthèse, non-dualité.

La philosophie de la Reconnaissance propose une approche semblable. L’art nous donne à voir un modèle de relation harmonieuse entre les apparences et la réalité. D’ordinaire, l’apparence trahit l’essence. Les choses ne sont pas ce qu’elles semblent. Ce divorce et cette déception sont le moteur de l’évolution. Mais l’art est un moment vers une réconciliation, une synthèse entre la conscience et le monde.

Cependant, la Reconnaissance va plus loin que l’idéalisme de Hegel. Son point repose sur l’emploi du mot prakâsha pour désigner la réalité, l’essence. Or prakâsha, qui signifie littéralement “lumière”, peut désigner aussi bien l’essence qui manifeste toute chose, que les apparences elles-mêmes et toute chose en tant qu’elle est manifestée. Prakâsha peut en effet s’entendre en un sens actif “la manifestation manifestante”, ou passif “la manifestation manifestée”. On pourrait donc aussi traduireprakâsha par Apparaître ou Apparence, indiquant par là l’acte de conscience qui manifeste le monde en se manifestant, qui se réalise en réalisant l’univers. Ce choix, proposé principalement par le philosophe Outpala Déva, oriente d’emblée la Reconnaissance sur la voie d’une synthèse entre l’essence et l’apparence.
Dans ces conditions, le nihilisme qui consiste à rejeter l’apparence au nom de l’essence, semble s’éloigner, sauf bien entendu à l’accueillir comme un moment du rapport entre la conscience et le monde, ce moment où la conscience rejette le monde, comme un lion effrayé par son propre reflet, moment illustré par l’exclusivisme védântique.

La réalité est, en son cœur, désir de se manifester, désir d’exister, disent les philosophes de la Reconnaissance. Cette Illumination vivante ne se réduit certes pas à tel ou tel chose délimitée dans son apparence, mais elle n’est pas non plus défigurée par l’apparence, car elle se réalise en elle, elle se désire en tant qu’elle, même quand elle est limitée. C’est ce chemin qu’explore la Reconnaissance. La profusion des autres n’altère pas l’identité de la conscience, puisque son identité (son “Soi”) consiste précisément à se manifester ainsi. Telle est sa souveraineté qui fait d’elle le Bien souverain et qui fait du quotidien sa Voie.

L’apparence, bien qu’elle ne soit pas le tout de la réalité, n’est donc pas inférieure à la réalité. Dans l’acception que nous avons précisée plus haut, nous pouvons même affirmer, sans crainte de nous égarer, que la réalité est Apparence.

Source : https://shivaisme-cachemire.blogspot.com


Texte partagé par les Chroniques d'Arcturius - Au service de la Nouvelle Terre
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