Message d’Ektazzo

Je suis Ektazzo et me tiens devant vous.

Voici que j’ai un nouveau message à vous délivrer, enfants précieux de la Terre. Mon peuple fut bien grand, mais il avait oublié l’importance de ce que sont ceux que vous nommez les « enfants », la famille.

Chez les miens, tout enfant qui naissait et n’avait pas un encodage génétique pur, de la caste noble, était considéré comme un servant inférieur, un esclave et devait travailler. Après plusieurs siècles de patients services, les clones pouvaient espérer recevoir une distinction honorifique et devenir servants supérieurs. Ils étaient reconnus en tant qu’individus.

Mais autrement, ils demeuraient des esclaves, et les miens, inévitablement, ont tissé des liens avec certains petits êtres, il y eut même des rapprochements, ce que vous nommez une famille, et qui n’en avait là que les apparences, car ces êtres étaient très craintifs.

Les génies craignaient de perdre leurs serviteurs et les esclaves craignaient aussi d’être confiés à un autre alien de la caste dirigeante, ils devaient donc faire taire leur ressenti.

Chez les nôtres, toute émotion était prohibée, seule l’intelligence régnait, et celle-ci était parfaite, infiniment raffinée. Nous avions réussi à édifier de glorieuses cités, à peu près n’importe où et à y vivre bien. Que ce soit dans l’espace, sur terre, dans les airs ou sous l’eau. Tout nous était possible.

Mais par la suite, au fil des siècles,il y eut des défections, que cela soit en raison de l’ADN humain était une possibilité bien troublante, mais il en était ainsi.

Cet ADN que nous avions employé pour créer des lignées de petits serviteurs dociles était, nous l’avons compris, réformant, cela veut dire qu’il colorait notre espèce de possibilités nouvelles. Nous étions changés, peu à peu.

C’est alors que la faille a survenu dans le système de pensée unique à la base de notre vitalité. Ce système nous relie tous en un esprit, une âme unique, comme au sein d’une ruche. Les émotions, les ressentis des clones, brouillaient cette intelligence pure, la faisant tressauter, vaciller, les miens étions victimes d’affreux malaises.

Les dissidents furent chassés sans ménagements, tout simplement abandonnés dans l’espace, car cela était commode. Mais nous n’avions pas prévu qu’une intelligence qui nous était infiniment supérieure surveillait tout cela. Ils nous surveillaient de très près, guettant cet événement.

Au lieu que les aliens abandonnés soient voués à une mort lente, ils furent recueillis par les vaisseaux des êtres de Lumière.

Bien sûr, ils étaient presque à l’état de momies pratiquement congelées, mais les nôtres sont résistants. Les êtres de Lumière ranimèrent leurs systèmes vitaux et ces créatures purent de nouveau se mouvoir.

Les aliens étaient très surpris d’avoir été recueillis. Nul ne leur posa de questions, ils furent libres d’aller et de venir à bord des grands vaisseaux lumière, comme bon leur semblait pour tout explorer. Il était essentiel qu’ils se sentent bien. Ils peinaient à comprendre qu’ils soient encore en vie, quoique séparés de l’intelligence originelle qui maintenait notre société en une hiérarchie stricte.

Oui, c’était une chose qui les tracassait. Alors, d’autres aliens vinrent leur rendre visite et les instruisirent. Ils avaient été abusés, à présent, ils étaient parfaitement libres, ils devaient juste être intégralement transmutés, et cela était une étape périlleuse. Tout leur corps, formé de tissus biominéraux invariants, devait muter en autre chose, une structure cristalline, parfaite.

Ektazzo interrompt son récit et sourit. Il tient la main d’un très jeune petit être effarouché. Le petit clone adorable est couvert de taches lumineuses. Ils marchent dans un couloir et entrent dans une pièce agréable, bleue et blanche.

Là, un jeune être affaibli est allongé, il s’agit du deuxième petit clone qui accompagnait le généticien lors de son évasion. Le jeune clone porte un bandage imposant au niveau de la tête, du cou et des vertèbres. Ektazzo s’approche et s’assied, il pose sa main sur son front. Le jeune être est surpris et reconnaissant d’une telle bonté. Ils l’invitent à se lever par l’esprit, et sortent en traversant une vaste véranda blanche. Un soigneur s’approche, le jeune alien vacille et prend place sur un banc de pierre. L’homme luminescent défait lentement le bandage sur sa tête. Le pauvre clone a perdu un œil et la plaie est vraiment inquiétante. C’est à peine regardable.

Le soigneur approche ses mains, et lentement, la peau de la créature se reconstitue, elle est argentée, et son œil est bleu sombre brillant. Le jeune être est abasourdi. Il touche son visage intact, à présent dénué de douleur et appuie sur son œil nouveau. Il peut l’ouvrir, mais il ne voit pas encore.

  • Cela est normal fait le guérisseur. Cela viendra.

Il sourit et tend un miroir au petit alien. Ce dernier se voit alors pour la première fois, il est intrigué par ces deux moitiés de son visage, gris d’un côté et argenté de l’autre.

  • Par quel miracle ? demande le généticien Ektazzo
  • Celui de votre foi, simplement, de votre amour pour cet enfant. Ici les choses se font aisément, il n’existe nulle limite au pouvoir de l’esprit. Vous devez élever votre faculté de croire au delà de tout ce qui vous a été enseigné, mon ami.

Le petit clone ne peut encore parler, mais pousse des couinements pour formuler des sons. Il essaie de remercier son bienfaiteur, mais n’y parvient pas.

  • Je suis heureux d’être ici, reprend Ektazzo, mais ces manifestations me sont inconnues, explique t-il en montrant des taches lumineuses sur sa peau blafarde et un mouchetis coloré phosphorescent qui habite ses mains. Il gratte ses mains avec stupeur.
  • Ce que vous êtes ne peut entrer ici, et y demeurer. C’est une prison, une coque de matière qui empêche votre âme de rayonner, de vous habiter. Votre enveloppe s’est fissurée pour la laisser entrer, alors, vous avez été touché par la grâce. Cette grâce, cette reliance qui vous habite, va s’étendre infiniment en vous et autour de vous, elle va toucher nombre de vos frères encore assujettis à leur labeur.
  • Vous voulez dire que même si je me trouve ici avec vous, ma transformation va toucher mes frères encore emprisonnés, qui travaillent si loin d’ici dans les cités minières et dans les villes forteresses ?
  • Bien sûr, le travail peut être une joie mais il ne faut pas en abuser. Les vôtres doivent aussi apprendre à goûter la beauté de ce monde, à se réjouir et se divertir, explique le guérisseur. Surtout les enfants. Cela va se répandre dans tous les systèmes, toutes les galaxies.

Autour d’eux, dans le jardin, on voit des enfants courir un peu partout en riant. Il en est de toutes les espèces, de tous les peuples. Les deux petits aliens les fixent avec stupeur. Celui qui est valide est un peu hésitant.

  • Vas donc les retrouver, fait le sage Ektazzo pour l’encourager.

Le petit clone rejoint le groupe avec quelque timidité. Il observe autour de lui des petits aliens proches de son allure qui sont entièrement phosphorescents. Il voit une petite alien rose pâle et un clone bleu pâle. Leur teint est magnifique. Une conversation amicale heureuse débute entre les enfants.

Ces derniers le rassurent sur sa transformation, celle-ci est déjà bien engagée et il deviendra peu à peu comme eux.

Le petit clone revient vers Ektazzo et lui présente ses nouveaux amis. Il parle par l’esprit. Dans leur société, les mots père et maître sont identiques, mais l’image mentale qui les accompagne diffère lorsque l’on utilise le langage de la pensée. Un maître surveille ses apprentis, mais un père protège ses enfants.

  • Voici Ektazzo, mon père, dit le petit clone fièrement par l’esprit, un peu surpris de sa propre audace.

Une autre image surgit et Ektazzo, très heureux remercie les enfants de leur bonté, il revient vers le petit clone très content de lui et le fixe de ses yeux noirs perçants.

  • Pourquoi avoir dit cela ? demande Ektazzo, très mal à l’aise
  • Je sais que c’est la vérité, répond le petit être avec un ton catégorique peu coutumier.
  • Comment peux-tu le savoir ? demande le généticien totalement stupéfait.
  • Cela explique pourquoi nous vous avons fait sortir de votre cellule et avons brisé le conditionnement, répond le clone intimidé. Il nous était impossible d’être privé de vous ou de seulement l’envisager.
  • En effet, et je ne vous ai pas assez remerciés pour cela, vous avez été si braves ce jour là ! Très bien, vous avez deviné, poursuit Ektazzo. Mais cette pratique est complètement interdite, vous vous en doutez bien.

Une autre image surgit, on voit le généticien Ektazzo bien plus jeune s’approcher d’une pièce vraiment glaciale où sont conservés des échantillons de vie. La salle de maturation génomique n’est pas destinée à être ouverte par un généticien de son rang. Il prend son élan, se met à courir, et accomplit un bond invraisemblable de plus de deux mètres de haut au dessus de la porte de verre. Là, se trouvent un ensemble de bocaux de verre, reliés à des dispositifs de cryogénisation. C’est le stade préliminaire pour apprêter des filaments d’ADN servant à créer de jeunes clones. Ektazzo retire un échantillon de la glace et le remplace par une minuscule fiole de verre contenant son propre ADN.

Il mémorise le numéro à onze chiffres de la cuve de verre et sort bien vite de la pièce.

Quelques semaines plus tard, on voit le guérisseur travailler sur une matrice d’ADN, une créature microscopique s’est développée. Mais Ektazzo a la surprise d’apprendre qu’un deuxième petit être est né dans la même cuve. Ce sont des jumeaux ! C’est une chose qui arrive, même si elle est relativement rare. Les créatures croissent vite et se développent bien, une grande fierté gagne l’équipe de chercheurs. Au bout de trois mois, un problème majeur survient, la cuve de verre est trop petite pour abriter les deux petits êtres. La hiérarchie est mécontente de ces complications.

Mais Ektazzo et ses collègues insistent pour agir rapidement, il en va de la vie des deux jeunes êtres. Ils les transfèrent avec précautions dans une cuve beaucoup plus grande, c’est un événement heureux. Tous les généticiens sont très fiers de leurs efforts ce jour là.

Une autre image surgit, celle de « l’éclosion » des deux jeunes aliens. Ils sont parvenus à terme, et sont retirés du liquide nutritif où ils baignent. Mais les deux petits êtres minuscules n’ont pas du tout envie de quitter ce milieu chaud et confortable. Les soigneurs les retirent cependant du liquide, ils se mettent à se débattre et à pousser des cris désespérés. Pour les calmer, on leur fait prendre un bain chaud, puis les deux jeunes clones sont enroulés dans une couverture pour être séchés. Ensuite, ils sont confiés aux soins d’une mère. Celle-ci devra veiller sur les deux jeunes aliens durant environ deux à trois ans. Les gris ne séparent pas les jumeaux, car ils considèrent que leur venue au monde est un mystère. Par le passé, ils se sont rendus compte que cela était trop risqué, l’un des deux jeunes êtres en venait à dépérir.

Le temps passe et le généticien Ektazzo surveille de loin les deux petits êtres qui commencent à grandir rapidement, le jour de leur conditionnement arrive. Les deux jeunes aliens ont très peur, ils ont développé un lien étroit et se manifestent beaucoup d’affection. Ils entrent dans une salle médicalisée, où l’on intègre à leur corps des neurocircuits censés l’améliorer, ainsi qu’une biotechnologie leur permettant de survivre à à peu près tout, les blessures, le vide spatial, le froid extrême, le chaud et les rayons dangereux.

Les deux petits clones sont très affaiblis après ces injections, ils se reposent une semaine entière puis ressortent. L’affection qu’ils se vouent n’a pas changé, mais elle est plus discrète, car ils craignent d’être séparés. Ils ont appris à agir avec plus de prudence.

Ils sont fin prêts pour le travail, et comme des millions de petits innocents montent à bord d’un vaste astronef pour effectuer des tâches de maintenance. Ce qui inclut le remplacement des blindages en vol, le retrait de débris de roc ou de glace, qui est très périlleux, le polissage des couloirs, le nettoyage des cuisines, des coursives, le remplacement de câbles nombreux.

Les deux jeunes aliens sont très habiles, et donc, très vite remarqués. Les généticiens souhaitent tous les acquérir, car ils feront de parfaits jeunes laborantins. Ektazzo le souhaite plus que tout au monde. Il n’a pas du tout envie qu’ils soient exposés aux périls de l’espace.

Les deux petits aliens apeurés sont amenés dans une grande salle bleu azur et les généticiens s’affrontent en piaillant à leur propos. Ektazzo fixe intensément les enfants et ils osent croiser son regard. Ils ressentent une étrange émotion. Une très vieille alien sèche et autoritaire conclut les palabres. La plupart des professeurs présents dans la pièce possèdent entre un et quatre apprentis, ce qui est déjà beaucoup. Ektazzo, n’en a aucun, c’est sa première requête, il est jeune et brillant. C’est donc à lui qu’iront les deux petits aliens. Les autres chercheurs sont très déçus.

Le généticien Ektazzo repart donc avec les deux petits laborantins. Il leur a préparé une alcôve avec nombre de lectures passionnantes sur les vaisseaux stellaires, nombre de récits de voyages que tous les enfants apprécient. Les enfants sont surpris d’une telle attention. Ektazzo se montre bienveillant à leur égard, même si leurs rapports sont un peu raides, distants, mais ils doivent le demeurer. Si jamais la vérité est découverte, Ektazzo subira les pires châtiments, ses enfants lui seront repris. Nombre de généticiens ont osé avant lui engendrer une créature portant leur ascendance pour qu’ils la reconnaissent ensuite. Certains ont été découverts. D’autres, trop influents, ont arraché de petits esclaves à une vie bien difficile, mais ont été laissés en paix, en raison de leurs travaux.

C’est une société guidée par la brillance scientifique, la nécessité. Et les lois en sont parfois fluctuantes. Lorsque de jeunes aliens sont ainsi préservés, cela ressemble à la naissance d’une famille.

Le récit télépathique prend fin. Ektazzo très satisfait rayonne de joie. Les deux petits clones émus, s’essuient les yeux. Ils l’ont reconnu et se sont finalement retrouvés.

  • Pourquoi la dame alien en a t-elle décidé ainsi ? demande l’un des enfants
  • Elle a peut-être senti le lien entre nous et en a conclu qu’il était mieux ainsi. Elle a peut-être vécu l’inquiétude que procure le fait de devenir parent et a choisi de nous tendre la main, expose Ektazzo.

Ils se dirigent vers un escalier, un rayon de lumière dorée mystérieux tombe du plafond. Des aliens comme eux les suivent ou les précèdent. La plupart des créatures sont affaiblies et portent des marques lumineuses. C’est une montée éprouvante, l’énergie est très intense. Ektazzo vacille, mais tient bon, l’énergie le frappe de plein fouet, ôtant ses dernières fausses croyances, balayant ses doutes, ravivant ses espoirs. Il redescend de l’autre côté, aidant les deux petits êtres à ne point trébucher.

Un bonheur très vif les habite, ils sont rayonnants de bonheur.

Je vous salue tous heureux amis de la Terre, reprend Ektazzo. Je vous souhaite comme à moi de vous trouver bien aise de contempler votre famille. Nous vous sommes reconnaissants de suivre nos messages.

Vous pouvez reproduire ce texte et en donner copie aux conditions suivantes :


Votre contribution volontaire aide à maintenir ce site ouvert.
JE CONTRIBUE
Merci

Texte partagé par les Chroniques d'Arcturius - Au service de la Nouvelle Terre
---------------------------
Merci de visiter les sites qui nous soutiennent !