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En Thaïlande, le tatouage est une tradition éminemment spirituelle à vocation de protection. Dans le temple de Wat Bang Phra, cinq moines tatoueurs gravent la peau de milliers de Thaïlandais – et de touristes – pour une vie meilleure.

Loin de l’effervescence de Bangkok, après 50 kilomètres de routes bordées d’arbres luxuriants, le majestueux temple de Wat Bang Phra, avec sa multitude de pagodes colorées et scintillantes dans la lumière du matin, ouvre ses portes. À 8 h, le calme règne encore, seuls les chants de quelques oiseaux percent le silence. Dans cet ensemble d’édifices de toutes les tailles, avec leurs majestueux toits recourbés, quelques stèles représentent les divinités moins connues du panthéon bouddhiste. Puis, surplombant tout le reste, un Bouddha géant d’une dizaine de mètres, d’un doré éclatant, devant lequel les visiteurs s’inclinent respectueusement. Wat Bang Phra, l’un des plus vieux vestiges de l’ère Rama III*, date sans doute du début du XIXe siècle. Pendant des décennies, le moine Luang Por Phern, très réputé pour sa sainteté, y a exercé son influence spirituelle. Les fidèles honorent aujourd’hui encore la momie de cire de celui qui est décédé voilà plus de dix ans, et qui scrute le visiteur de son regard doux, perdu dans le vague. Son honorable portrait s’affiche partout.

Un dessin géométrique sacré

Mais si les Thaïlandais viennent ici en masse, c’est aussi parce que Luang Por Phern a laissé un savoir unique en héritage à cinq de ses disciples : ses tatouages de protection. En Thaïlande, on les appelle les « sak yant ». Étymologiquement, sak signifie «tatouer/piquer» et yant veut dire «le dessin géométrique sacré». Le sak yant est une vieille tradition du Sud-Est asiatique, qui consiste à placer ces dessins sur la peau au moyen de tatouages. Ils sont censés permettre l’équilibre de l’esprit ou la concentration sur des concepts spirituels. La tradition est très ancienne. À l’origine, les brahmanes, au IIIe siècle avant notre ère, craignant que l’hindouisme ne disparaisse d’Inde, auraient envoyé des sages en Asie du Sud-Est. Avec eux, ils auraient amené les yant, ainsi que les mantras et des prières. C’est à l’époque d’Angkor, fondé au IXe siècle, que la tradition bouddhiste commence à l’inclure dans ses rites religieux. Sébastien Galliot, chercheur au Credo (Centre de recherche et de documentation sur l’Océanie) rappelle que les archéologues ont retrouvé des traces de tatouages depuis la fin du Néolithique (vers 9000-vers 3300 avant notre ère), et que dès le début, ceux-ci « n’ont jamais été uniquement liés à un ornement esthétique, mais bien dotés de propriétés actives ». En Thaïlande, nombreux sont ceux qui croient à la vertu de protection des sak yant et sont prêts à attendre des heures pour être enfin tatoués. D’après Wirat, guide au temple, « 20 à 30 % des Thaïlandais possèderaient un sak yant ». Ici, des milliers de personnes ont été tatouées ces dix dernières années, des dizaines par jour, sans compter ceux qui reviennent pour renouveler leur tatouage, dont les pouvoirs ont tendance à s’estomper avec le temps. Tôt le matin, à Wat Bang Phra, des groupes de Thaïlandais sont déjà sur place pour bénéficier des pouvoirs des moines. « La puissance des tatouages dépend du degré de sacralité des moines : plus ils respectent les préceptes bouddhistes, plus ils vivent en retraite, plus les sak yant sont puissants, explique Sébastien Galliot. Les moines tatoueurs peuvent s’imposer jusqu’à 200 types de préceptes et restrictions, comme le retrait de la vie quotidienne, le jeûne, des interdits alimentaires, des récitations de mantras… » Avant de pénétrer dans la salle où se déroulent les tatouages, les futurs tatoués ont acheté des fleurs, de l’encens ou des cigarettes, en guise d’offrandes, confortant le caractère éminemment spirituel de leur démarche. Une fois déchaussés, ils attendent que vienne leur tour. C’est généralement le moine qui choisit le tatouage qu’il va réaliser, en fonction de ce qu’il évalue être nécessaire dans la vie du fidèle. Évidemment, les Thaïlandais attendent tous quelque chose de spécifique : retour de l’être aimé, force et puissance, protection de sa santé… Tous les motifs sont bons pour se faire graver la peau. « Les formules rituelles sont censées protéger ici-bas. Pour les métiers à risques par exemple, les policiers espèrent éviter les balles ou que celles-ci ne les atteignent pas. Les boxeurs comptent, eux, ne pas être blessés trop sérieusement », explique encore le chercheur.

La douleur est secondaire

À mi-chemin entre la tradition bouddhiste, mais aussi hindouiste ou encore animiste, la pratique des tatouages inclut aussi la représentation d’animaux, dont le dessin est réputé procurer les vertus associées précisément à cet animal. « Tandis que la tortue symbolise la longévité, l’éléphant, par exemple, représente la force de surmonter les obstacles », éclaire Sébastien Galliot. Parfois, les séances de tatouage se terminent par une véritable entrée en transe, un «mode d’identification temporaire, qui montre que le tatoué partage la même intériorité que l’animal en question», selon le spécialiste. Tous les ans, au mois de mars, un festival de sak yant attire des milliers de Thaïlandais, dont la violence de la transe est impressionnante. Parmi les dessins les plus représentés figure le Ha Taew, la prière des 5 lignes, dont voici la traduction : «Que tes ennemis fuient loin de toi/Que les biens que tu acquières soient tiens à jamais/Ta beauté sera celle d’Apsara/Où que tu ailles, nombreux seront ceux qui t’assisteront, te serviront et te protègeront.» Mais le Yant Gao Yord est aussi très prisé : il signifie la protection universelle. C’est d’ailleurs ce que Mai, la quarantaine, s’est fait tatouer, après que le moine lui a montré comment tirer la peau de façon optimale. La mine ravie, elle montre avec enthousiasme son nouveau dessin. La douleur ? Totalement secondaire. Pourtant, à voir les traces rougeoyantes autour du dessin, on peut aisément imaginer le feu causé par l’aiguille, qui effectue des milliers d’allers-retours dans la peau. Mais les tatoués doivent résister en silence à la pointe acérée de l’aiguille. C’est avec un matériel spécifique que le moine tatoueur effectue son travail : une aiguille en bambou de 60 cm de long, impressionnante, de l’encre mélangée à des herbes dans un petit récipient – certains disent qu’elle contient quelques gouttes de venin de serpent… C’est à peu près tout. Des affiches «Si tu as le sida, ne te fais pas tatouer» sont placardées pour mettre en garde contre les risques de contamination. Car les conditions d’hygiène sont, disons-le, précaires. «Mais finalement, les tatouages eux-mêmes sont censés protéger dès leur réalisation contre les maladies ; cela fait donc sens», décrypte encore le chercheur. Des dizaines de Thaïlandais sont tatoués les uns à la suite des autres, les aiguilles à peine désinfectées dans un mélange d’alcool et de savon. Les séances peuvent durer jusqu’à deux heures, dans le cas de dessins très compliqués. Les moines s’activent tout en psalmodiant, et réalisent très vite les formes sur la peau, pétris d’un savoir-faire qui confine à l’automatisme.

Offrande des uns, argent des autres

Les Thaïlandais ne sont pas les seuls à venir à Wat Bang Phra. De nombreux étrangers – souvent moqués sur les forums pour succomber à un effet de mode – viennent profiter des bienfaits spirituels du temple. « Les Occidentaux idéalisent les tatouages anciens. Ils montrent ainsi un attachement à un savoir-faire, sans machine. Ils cherchent sans doute une authenticité, une envie de retourner aux sources du “vrai” tatouage », estime Sébastien Galliot. Pour les touristes, la donne est cependant bien différente : ce ne sont pas des offrandes, mais une somme rondelette à payer, car si « les locaux paient en nature, remarque le chercheur. Les touristes, qui ne connaissent souvent pas les codes, doivent payer en monnaie ». Sarah, une jeune Britannique, paiera environ 60 euros pour son sak yant« La valeur économique est une réalité : les moines, même très saints, vivent dans la modernité, ils ne subsistent pas seulement dans le désintéressement ! », rappelle Sébastien Galliot, décryptant ainsi les images surprenantes que présente Wat Bang Phra : des moines en tunique orange, crâne rasé, visages sérieux… et smartphone à la main, connectés au reste du monde par textos ou Internet ! Il faut accepter aussi le rythme des moines, personnages éminemment respectés : au moment de la pause déjeuner, point de tatouage. Pendant sa séance, Sarah se plisse de douleur. Aucun dispositif n’est pris pour soulager les clients. C’est les larmes aux yeux et à bout de forces qu’elle peut enfin exhiber son tatouage. Elle ne regrette rien, mais n’oubliera sans doute pas ce mauvais moment à passer. Le prix à payer pour vivre « protégée » par un saint sak yant.

Lexique

Rama III Poramin Maha Jessadabodindra (1787-1851) fut roi du Siam (ancien nom de la Thaïlande) sous le nom dynastique de Rama III de 1824 à sa mort. Son accession au trône ne fut pas conforme à la tradition, car il était le fils d’une concubine et non celui de la reine en titre.

À lire

Sacred tatoos of Thailand : exploring the magic, masters and mystery of Sak yant, texte de Joe Cummings et photos de Dan White (Marshall Cavendish, 2011).
Sacred Skin : Thailand’s spirit tatoos Tom Vater (Visionnary World, 2011).
Tatouages sacrés – Thaïlande, Cambodge, Laos et Myanmar. Un tatouage peut-il changer votre vie ?,  texte d’Isabel Azevedo Drouyer, photos de René Drouyer (Soukha éditions, 2017)

Source : http://www.lemondedesreligions.fr/


Texte partagé par les Chroniques d'Arcturius - Au service de la Nouvelle Terre

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